[Chronique] Utopie et contre-utopie : le Répertoire des îles...

[Chronique] Utopie et contre-utopie : le Répertoire des îles…

mai 11, 2009
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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Aux éditions Burozoïque, le romancier Mathieu Larnaudie – qui codirige les éditions et la revue Inculte – lance une collection aux couleurs piratesques dont le principe consiste à publier des textes de fiction utopique contemporains et, parmi le corpus des Utopies qui ont marqué l’histoire de la littérature et des idées, de rééditer des titres quasi inaccessibles. Le projet ne manque pas d’ambition : « Si l’utopie se donne d’abord comme une "prévalence du possible sur le réel", comme le disait le penseur social français Gabriel Tarde au XIXe siècle, il s’agit, pour nous, non pas de réactiver des rêves ou des idéaux anciens, mais bien plutôt de modeler des espaces fictifs qui soient des propositions de politique expérimentale (des figures du possible), en phase avec les données du monde actuel, et qui puissent, pourquoi pas, à leur échelle nourrir et "inspirer" le réel. »

Volume 1 : UltralabTM, Le Répertoire des îles, 2009, 50 pages, 10 illustrations, 12 x 17 cm, 5 €, ISBN : 978-2-917130-14-8.
Volume 2 : Joseph Déjacque, L’Humanisphère, 162 pages, 10 €, ISBN : 978-2-917130-16-2.
Volume 3 : Mathieu Larnaudie, La Constituante piratesque, 42 pages, 5 €, ISBN : 978-2-917130-15-5.

Le point commun entre les trois premières livraisons de cette collection originale est, bien entendu, l’association entre insularité et réflexion politique : tandis que, dans les volumes 2 et 3, l’éthique et le philosophique se combinent au narratif, le volume 1 expose d’insolites descriptions dont le registre oscille entre l’inventaire méthodique et le catalogue publicitaire.

Le bonheur humanisphérien

"L’homme est un être essentiellement révolutionnaire" (p. 72)

On ne peut que louer le choix judicieux de ce qui chronologiquement constitue le premier volume, l’œuvre, non pas littéraire, mais infernale (cf. p. 12) de l’écrivain anarchiste qui, de 1858 à 1861, a pris seul en charge Le Libertaire, journal du mouvement social : Joseph Déjacque (1822-1864). Paru en feuilleton dans son journal, L’Humanisphère est une tripartite "utopie anarchique et passionnelle" qui nous fait faire le grand écart entre le monde barbare de 1858 et celui, civilisé, de 2858 : "l’utopie anarchique est à la civilisation ce que la civilisation est à la sauvagerie" (p. 70).

Plus précisément, comme toute utopie, L’Humanisphère comporte deux dimensions : critique et visionnaire. Multipliant apostrophes, hyperboles et métaphores belliqueuses, cet opus qui se veut opérationnel (fantasme intellectualiste !) est donc d’abord un virulent réquisitoire contre la propriété – en droite ligne de Proudhon, pour qui "la propriété, c’est le vol" (1840) – et toute autorité, quelle qu’elle soit (celle de l’État, de la religion, de la famille…). Cette satire se développe grâce à une vision catastrophiste de l’Histoire qui prend appui sur des apologues et un raisonnement causaliste : "La Civilisation, cette fille de la Barbarie qui a la sauvagerie pour aïeule, la Civilisation, épuisée par dix-huit siècles de débauches, est atteinte d’une maladie incurable" (68). Et d’en appeler à la révolution selon une logique ressortissant à l’illusion intellectualiste : la "tempête sociale" se déclenchera grâce à la prise de conscience du peuple…

L’idéalisme du libertaire étant modéré par une vision réaliste de l’humanité, nulle aspiration collectiviste chez lui : l’homme n’étant pas naturellement mais  égoïstement bon, il n’est sociable et altruiste que par intérêt. Cet individualisme communautariste va cependant de pair avec la conception de l’homme comme animal rationnel et raisonnable : chez les Humanisphériens, "ce n’est pas la superstition qui fait loi […], c’est la science. Ils n’ont que de la raison et point de préjugés" 136). Comme dans la démocratie selon Montesquieu, l’anarchie présuppose la vertu. C’est pourquoi l’Humanisphérien ne souscrit à la logique de la distinction que pour mieux rivaliser dans la quête d’un bonheur et d’un progrès consubstantiels à l’harmonie sociale. Laquelle, d’après l’utopiste qui pousse jusqu’à son paroxysme la prédominance rousseauiste de l’ordre naturel, ne doit pas résulter d’un pacte civil : l’Humanisphère ne connaissant que l’exercice du droit naturel, règnent l’égalité des sexes, la liberté des mœurs, le respect des enfants… les humanisphériens – et non les "citoyens" – n’obéissent qu’à leur besoin de travailler, leur respect spontané de la nature…

On le voit, contrairement à Rousseau, Déjacque ignore les conflits liés au développement démographique et à la vie en société même pour poser un modèle de société harmonieuse parce que anarchique ; en avançant que c’est la hiérarchie qui entraîne le désordre, il rejoint bien évidemment le Proudhon de 1848 : "L’anarchie, c’est l’ordre sans le pouvoir" (Les Confessions d’un révolutionnaire pour servir à l’histoire de la Révolution de février). Et s’il rend hommage à Charles Fourier (1872-1837), il critique en l’auteur du Phalanstère la survivance de "la tradition bourgeoise, des préjugés d’autorité et de servitude qui le firent dévier de la liberté et de l’égalité absolues, de l’anarchie" (52). Au reste, Déjacque s’écarte de Proudhon comme de Fourier en ne faisant pas prévaloir l’économique sur le politique.

La révolution piratesque

Pour en revenir à 2009 – du moins, façon de parler, vu que La Constituante piratesque semble se dérouler dans un hors-temps –, Mathieu Larnaudie nous propose les "aventures d’une communauté dérivante et désirante" (dédicace), en prenant bien soin de ne pas tomber dans les pièges du récit utopique : la positivité assertive et l’exhaustivité. Dans un texte qui, au regard de la typographie et du principe de répétition-variation qui le structure, ressortit au poème en prose, prédominent donc la suggestion et l’interrogation. Du genre : "Sommes-nous les agents d’une tyrannie polycéphale ou les sujets d’une démocratie directe ?" (p. 10) ; "Sommes-nous les arcanes de mondes possibles, ou les rebuts de civilisations pourrissantes ?" (18) ; "Avons-nous dans nos mains toute l’étendue des devenirs, ou sommes-nous de vieilles lunes ?" (19) ; "Sommes-nous les témoins d’une défaite absolue, ou l’événement qui augure d’une généricité nouvelle ?" (35) ; "Sommes-nous le dernier refuge des invariants barbares, perpétuant la jalousie secrète de tout ce qui déferle, ou sommes-nous l’inavouable ardeur qui annonce la décision qu’il n’est plus, désormais, aucun invariant qui vaille et tienne ?" (39)…

Les aventuriers portent en eux-mêmes leur interrogation constitutive, "le possible de ce qui n’a pas eu lieu" (25)… Pour ceux qui ont à proprement parler incorporé la révolution perpétuelle, l’horizon n’est rien d’autre qu’une ligne de fuite infinie… Animés par le constant va-et-vient entre Eros et Thanatos, associant errances et excès, ils ont pour principes liberté, loyauté et … cruauté, rejetant la nation comme source d’aliénation, mais aussi la propriété, la sédentarité, la stabilité ; chez ces pirates, le chef n’est pas une nécessité, mais le facteur de cohésion de constituantes aux noms insolites : "constituante de la tortue", "constituante de la conche", "constituante du fer", "constituante détournée", "constituante du coeur dédoublé", "constituante aux sacrifices"…

Tel est le devenir-pirate qu’expose avec brio Mathieu Larnaudie, nous proposant par là même un nouvel ethos : les corps tatoués de ces êtres avides allient écriture et aventure pour ouvrir les arcanes d’un monde à inventer indéfiniment. À nous de délivrer et de laisser dériver notre bateau ivre vers ces contrées impossibles.

Paradis infernaux

Plus inattendu encore s’avère le Le Répertoire des îles, catalogue d’îles plus ou moins situables que nous propose Ultralab, un "groupe d’artistes à géométrie variable", dont les membres, dès le projet initial intitulé L’Île de Paradis, ont puisé "leur inspiration parmi les innombrables occurrences de l’île dans la culture mondiale, de L’Île au trésor de R. L. Stevenson à L’Île de la Tentation de TF1 en passant bien sûr en tout premier lieu par l’Utopia de Thomas More, ou encore, parmi tant d’autres, celles de Jules Verne, Rodney Graham, Godfrey Sweven, Tetsuya Nomura, Joone, Grand Theft Auto, Alain Bublex, H. G. Wells, Christophe Izar, Namco, Christopher Priest, Shigeru Miyamoto ou encore Aldous Huxley…" (Prière d’insérer).

Pour offrir quelques échos à notre monde (par exemple, ces G.P.P.R dont il est question à la page 32 : "Gouvernements des Principaux Pays Riches"), l’insularité ici mise en scène n’en opère pas moins une déterritorialisation d’une extrême singularité : l’île de Darlingtonia, "archétype de la petite île paradisiaque", abrite un Club du Suicide et "une vénéneuse psychoplante extraordinaire" ; l’île Disco tm déroule "sa plage d’huile synthétique" ; l’île Figa se caractérise par son arbre aphrodisiaque "d’un éclat vert radioactif" ; l’île Inverse possède un charme variable selon les individus ; l’ancienne "Utopia Inc." est devenue "une véritable usine à plaisirs multispongieux et produits dérivés" ; dans l’île de Paradis, l’art est remplacé par le GVG (Global Vid Game) ; l’île de Rien fournit une drogue nommée Nothing nothing ; l’île de Shepperton tm est spécialisée dans les crashs aériens et l’îlot de Success ! tm dans d’extraordinaires success stories ; l’île Snake compte autant de pièges que de Beautés (sept cents !) ; l’île de la Torture est réservée aux "amateurs de torture du monde entier"…

En fait, ces micro-univers qui oscillent entre réel et virtuel, terrestre et extra-terrestre, naturel et artificiel, naturel et surnaturel, réalité et apparences, Eros et Thanatos, paradis et enfer, progrès et régression, paix et guerre, se révèlent plus infernaux que paradisiaques, sacralisant l’actuelle marchandisation universelle et exacerbant le cynisme, le consumérisme et la rare violence inhérents à notre monde. À nous de méditer cette contre-utopie d’un genre nouveau.

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Fabrice Thumerel

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2 comments

  1. Salhi Samira

    Le désordre est la plus haute expression de l’ordre!!! A la mémoire de Zako et Vanzeti.

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