[livre-chronique] éc'rire, au moment où, de Franck Doyen

[livre-chronique] éc’rire, au moment où, de Franck Doyen

septembre 20, 2007
in Category: chroniques, Livres reçus, UNE
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fdoyen.jpgFranck Doyen, éc’rire, au moment où, éditions Atelier de l’Agneau, 96 p., ISBN 978-2-930188-36-2, 13 euros. Site des éditions : http://at-agneau.fr/

Un deuxième livre de Franck Doyen, poète « travailleur du lalangues » comme il se définit lui-même, animateur de la revue 22(Montée) des Poètes, édité par l’Atelier de l’Agneau dans un format original, à l’italienne, avec des spirales en guise de reliure, un deuxième livre, une suite, un développement de sa Lettre à ma première bosse au éditions PROPOS/2.

C’est un texte poétique, bien plus dense et profond que le précédent qu’il nous livre ici, une sorte de théorie pratique de l’écriture, divisé en quatres « moments » dont le dernier se veut « définitif« , qui développe dans un rire grinçant et affolé la question de l’écriture, de son inutilité et de sa dérisoire nécessité, de la joie et l’excitation qu’elle procure, tout comme de l’effondrement et la faille qu’elle ouvre en soi irrémédiablement en permanence. Mais loin d’être une réflexion autotélique et narcissique sur le travail d’écriture, loin d’être un texte qui se referme sur lui-même, comme le sont de nombreux textes qui parlent avec complaisance et prétention de cette fâcheuse manie de « tripoter la virgule », Franck Doyen se livre à une réflexion poétique furieusement drôle sur la langue, de cette furie du langage qui s’empare du crâne et du corps, transforme la vie et rend plutôt fou. Mais le rire présent dans ce texte est constamment renversé par l’autre face de Janus, au rictus angoissé, et l’on est pris en même temps dans des oscillations joyeuses et désespérées, d’un désespoir tenace, vaillant et acéré. Le rire étant aussi ce qui permet de ne pas tomber dans un pathos, il est ce qui vrille et fait rebondir, ce qui empêche l’épanchement.
« au moment d’écriture le sentier se rappelle à vous comme une vieille douleur longtemps oubliée qui revient maintenant que voulez-vous c’est l’âge mon bon ami et l’écrire n’arrange pas vraiment si vous empêche d’y penser sérieusement malgré tout vous pourriez éviter aux autres vos petites histoires vous lassez l’auditoire vous trafiquerez votre écriture au gré de la stabilité des plaques »

C’est un livre physique, un livre de combat, qui rend compte du combat que l’on mène contre soi-même dans l’écriture, et surtout comment l’on se débat, avec soi-même et avec le langage. Que faire avec tous ces mots, comment en faire quelque chose qui ne soit pas seulement la trace de notre propre désastre, comment ne pas se vautrer dans le déversement de soi-même ? Car une des questions du livre est bien de savoir ce qui permet de se tenir dans l’écriture, d’aller jusqu’à l’os, de se débrasser de sa couenne …
Et c’est par une langue orale et sonore que Franck Doyen répond à cette question, une langue sans ponctuation, rythmée par des ellipses, des sauts, de côté, en avant, des trépignements, des balbutiements, des accélérations … ; langue aussi trés visuelle, dont le traitement graphique marque la multiplicité des voix, leurs intensités et leurs tonalités, l’auteur se dédoublant, se regardant à distance, du coin de l’oeil, et riant de lui-même, de sa psychologie, se moquant de l’état dans lequel le met l’écriture, de l’état dans lequel il doit se mettre pour écrire, …
Cette exploration des méandres de l’écriture, de la spirale dans laquelle elle enferme le sujet, le dépossède de lui-même et du monde, n’est pas une plongée dans les affres de l’écrivain maudit, posture moquée joyeusement, mais au contraire une tentative de se sortir de l’écriture, par l’écriture elle-même pourtant, qui est à la fois désacralisée tout en possédant une importance vitale. L’auteur sait bien que l’écriture ne le sauvera de rien, « au moment d’écrire mettre à plat que l’écrire rend l’écriture inutile et feriez mieux de vous laver les mains de tout cela aucun secours ». « au moment de l’écrire chercher déséspérement l’accroche la prise pas trop friable qui supportera votre poids et son balancement votre mauvaise humeur chronique et dominicale votre goût pour les gâteaux détiétiques au sésame au moment se tenir éveillé plutôt se dire cela oui plutôt se dire cela que se répéter que chercher ce qui vous tient ainsi vous retient dans cet état à croire que »
Alors pourquoi persister ? Parce que l’acte d’écrire, « l’écrire », est à la fois ce qui permet de se tenir debout, dans le monde et les choses, et ce qui crée le désordre, l’instable, la pourriture, et donc la vie.
« écrire jusqu’à écrire pour ne pas trahir ce que vous savez indénaiblement de vous »/ « croire éternellement avoir des choses à dire et qui plus est des mots pour cela alors qu’au fond on pourrait laisser les chaussettes sécher même de l’archi-duchesse écrire jusqu’au moment de rupture d’avec soi-même jusqu’au moment extrême d’incompréhension »

Cependant, chez Franck Doyen, la poésie ne vaut pas plus qu’un bon concert, ou que le jardinage , « n’est pas plus confiture que l’abricot la pêche le melon ou la framboise ». L’écriture est constamment prise au coeur de la vie, recouverte et déterrée par elle, emmêlée dans toutes sortes de faits et gestes quotidiens, et en même temps c’est elle qui semble aussi couper la vie d’elle-même, la séparer en son milieu, elle en est un versant, sur lequel l’auteur ne sait pas s’il doit se laisser tomber, car qui sait s’il pourra ensuite remonter pour repasser sur celui de la vie. La grande question se pose alors : comment être dans l’écriture et dans la vie ?
En étant dans l’instant, et dans le faire, « écrire, ce « moment où ». En effet, il s’agit plutôt dans ce livre de l’acte d’écrire que l’écriture en tant que telle, comme le dit le titre, et comme il est répété tout le long du livre (« au moment d’écrire » est la phrase qui ouvre presque un paragraphe sur deux), dans quel état est-on lorsqu’on écrit, quel est ce geste, qu’est-ce que cela engage-t-il physiquement, dans le corps, dans l’être ? Comment écrire transforme le corps, la chair, les os ? comment cela transforme-t-il notre position dans le monde ?
« au moment d’écriture gratter la surface de la tête enlever délicatement le dessus de la peau du charnier si peu sous vos pieds soulever des pans entiers d’endémies et d’arbres couchés sur l’écriture c’est pour cela que vous continuez »
« au moment d’écriture tout arrêter se dire que le jour succède au jour et que chaque centimètre d’os le sait que chaque centimètre de peau se ressere déjà se replie comme au froid »
L’écriture est ce geste qui vous fait devenir « dromadaire », « pour la bosse qui vous pousse dans le dos à force de repliure au-dessus des feuilles », c’est ce geste qui vous fend, vous altère, vous décompose en morceaux …
Cette exploration du moment de l’écriture, de ce geste constamment répété, comme un geste sportif ou comme le geste du jardinier, qui ne peut se tenir que dans un perpétuel recommencement, ouvre sur la question de l’immanence dans laquelle l’écriture peut nous faire être. L’écriture pour Franck Doyen serait donc ce moment vibrant, en déséquilibre constant, qui nous ferait nous tenir vivant, palpitant au coeur même de la décomposition qu’elle produit en nous, mais la pourriture étant aussi ferment de vie, c’est dans la destruction même que l’écriture produit que l’on survit.
« cela devrait vous suffire cela devrait si l’écrire pouvait apaiser quoique ce soit se saurait écriture et pourriture donc revenir à cela sans détour mais traverser le propos avec des effets de crépi et petits mouchetés verts et petits mouchetés jaunes et petits mouchetés d’un autre vert vous enfoncer dans la perte ».

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Hortense Gauthier

études littéraires (lettres sup'), diplômée de Science Po' Lille - mène un travail poétique trans-média en explorant les différentes matérialités de l'écriture (sonores, visuelles, plastiques, numériques, corporelles ...) - fait des performances sonores et multimédias sous le nom HP Process (avec Philippe Boisnard) - anime la revue littéraire Talkie-Walkie, http://www.talkiewalkie.org - secrétaire de l'association Trame Ouest

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