[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

avril 15, 2016
in Category: créations, UNE
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[Texte] Emmanuel Régniez, Séries (5 & 6)

Nous poursuivons la publication d’une série de textes variés d’Emmanuel Régniez. Entre work in progress et projets déjà bien établis. Nous le remercions pour la confiance accordée à Libr-critique.
Emmanuel Régniez, né en 1971 à Paris, a habité Paris, Lyon, Tours, Lille, Tokyo, et maintenant Bruxelles. Il a publié L’ABC du Gothique, au Quartanier, en 2012. Et Notre Château, au Tripode, en 2016. [Lire 3 & 4]

Des formes courtes et intenses, l’esprit d’ironie mêlée à un questionnement sur la trace du souvenir dans la reconfiguration d’une filiation imaginaire. De la position infiltrante de flibusterie sociale et critique à la figuration de mouvements internes plus intimes, dans ces mouvements de vérité sur l’identité, de troubles instillés et copulation sémantique entre fantasme et fantôme, le frottement des âges et des générations, le sentiment d’enfance et son inscription mnésique, la visée pulsionnelle remaniée, la réalité en ces modulations obturées ( le jeu de volets, paupières), conférant une gradation fine à la langue déployée, nous plaçant dans ces jeux de mentir vrai, les yeux grands ouverts dans l’incapacité de donner date à cette épreuve du sentiment, dans l’incapacité d’en saisir toute la logique profonde, de ces mondes de mondes, que l’auteur définit monde à soi, à saisir comme autant de formes de formes, passant d’un décompte impossible et vertigineux du comment cela a commencé au plan de l’idée, microbienne  saloperie, à la reconnaissance de la chose, non chosifiée et fixiste, mais dans sa dimension de flux, de constellation à y greffer du possible, de «  mer » , des corps dans le déploiement du désir, de cette puissance qui écoute et rassure dans sa disparition même, une cause pratique de nos logiques de mondes, toujours, de mondes à soi. /Sébastien Ecorce/

 

 

-V-

 

C’est un jeu. Un jeu que je crois avoir inventé quand j’étais enfant. Au départ, un jeu de plage. Mais on peut y jouer quand on veut. Mais on peut y jouer où on veut. C’est un jeu de solitaire, pour les solitaires. C’est un jeu personnel, individuel.

 

Voilà.

 

Il fonctionne ainsi ce jeu : bien calé dans un fauteuil pliant, les bords du chapeau de paille rabattus sur les yeux. Il s’agit d’ouvrir plus ou moins les paupières. Les yeux grands ouverts et le volet est ouvert. Les yeux fermés et le volet est fermé. Et entre les deux plus ou moins fermés ou ouverts. Il faut rabattre plus ou moins le volet des yeux et voir le monde différemment, si différemment. Et voir les gens différemment, si différemment.

 

Voilà

 

Quand j’étais enfant, je jouais à ce jeu sur la plage. Je regardais la mer, le ciel, les gens. Surtout les gens. Je rentrais en eux en les regardant. J’étais eux en les regardant. Je devenais avec jeu tellement de personnes. Pendant ces longues journées à la plage, je devenais une femme, une grosse femme aux seins lourds, une jolie femme aux seins pointus, un homme bedonnant, très bedonnant, un bel homme, un sportif. Je devenais tellement de personnes que j’en avais parfois le tournis. Je n’étais plus moi, j’étais eux. Eux. Eux, tous. Je m’imaginais des vies, je n’étais plus moi, j’étais eux, eux, eux tous. Tellement de vies, de ces hommes, de ces femmes, de tous ceux qui passaient devant mon volet. Avec ce jeu de cils, je créais un monde, je créais mon monde. Un imperceptible mouvement des paupières et le monde changeait du tout au tout. Un autre coup de cils et je passais à quelqu’un d’autre. On peut avoir honte de ce que l’on voit, de ce que l’on crée, de ce que l’on imagine. Mais au final, c’est son monde à soi, rien qu’à soi, créé par soi et pour soi.

 

 

Vous n’avez jamais eu envie de changer de peau, vous ?

 

 

-VI-

 

Ça commence comme ça. Comme une veille de révolution. Personne ne sait. Ce qui va arriver au juste. Personne ne sait ce qui va suivre. Personne ne sait parce qu’il ne se passe rien. Tout est calme et tranquille. Aussi calme et tranquille qu’une vache dans un pré. Aussi calme et tranquille que regarder la vache dans le pré. Ça commence comme ça. Comme ça les révolutions. On passe. On ne voit rien. On passe on ne voit rien d’anormal. Tout est calme et tranquille. On passe. On ne voit rien d’anormal. Et pourtant. Comme une angoisse. Comme une angoisse vague. Comme une vague angoisse. Un truc. Un p’tit quelque chose. C’est subtil. C’est tout petit. C’est difficile à préciser. C’est difficile à définir. C’est juste bizarre. Et pourtant. Tout est calme et tranquille. Tout est calme et tranquille. Les voitures circulent dans le même sens. Il fait beau. Comme hier et avant-hier et avant-avant-hier. Et pourtant. Il y a une inquiétude. Un peu irritante. Un peu agaçante. Une inquiétude. Et pourtant. Tout est pareil. Comme hier. Comme avant-hier. Comme avant-avant-hier. On est sur le qui-vive. On se dit que. Peut-être. Peut-être. Il est en train de se passer quelque chose. Qu’aujourd’hui n’est pas hier avant-hier avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui est différent d’hier d’avant-hier d’avant-avant-hier. Qu’aujourd’hui il y aura quelque chose de différent. Un fracas de vitre sur le passage. Une bombe qui va exploser sur le passage. Des fusillades sur le passage. Qu’aujourd’hui il y aura des bombes des fusillades des vitres brisées. Qu’aujourd’hui ne sera pas comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Qu’il y a aura quelque chose n’importe quoi mais quelque chose et on se dira alors que vite revienne hier avant-hier avant-avant-hier sans bombe sans fusillade sans vitres brisées que demain soit comme hier comme avant-hier comme avant-avant-hier. Que demain soit un autre jour.

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rédaction

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